Hafid, du rond-point à la danse

    
      Joie, ainsi est la signification d’Ifrah en arabe. Enfin Ifrah, auquel on doit ajouter Lock, n’est qu’un « street name » pour ce danseur professionnel, dont la vraie identité est Hafid. Du haut de ses trente printemps et ayant élu domicile à Toulouse, il est l’aîné d’une famille de six « bonhommes », comme il dit. « J’ai cinq frères et je suis originaire de Bollène, dans le Vaucluse. Mes parents sont Marocains et Berbères, de la région de Taza, plus précisément Ahermoumou. Ma mère, elle, a grandi à Agadir. » Aujourd’hui locataire de la ville rose, il est devenu professeur de danse, même s’il y a dix ans, personne ne l’aurait imaginé. Il est vrai que la danse est sa compagne depuis tout jeune. « Depuis 1992 ! Je suis comme Obélix, je suis tombé dedans étant petit. Je me rappelle qu’à l’époque, il y avait un tube d’un groupe de rap Benny B. Le mouvement hip hop a pris à partir de ce moment là, après une léthargie des années 85 à 90. » Il se souvient que tout le monde voulait bouger comme dans les clips. « Parfois on dansait dans le centre commercial et bien sûr les vigiles nous mettaient dehors. »

Bienvenue chez les gendarmes.

     Très tôt, Hafid s’implique dans la danse, ce qui lui coûte ses études. A 18 ans, il n’est plus scolarisé et n’a pas d’emploi. « Même le McDo ne voulait pas de moi. Donc j’ai passé les concours de la Fonction Publique qui ne nécessitaient pas d’avoir le Bac. » Ainsi, il décroche celui de gendarme. Le voici donc à porter durant trois ans l’uniforme (dont six mois en école). On l’affecte en Brigade Territoriale et en Peloton de Surveillance et d’Intervention. Du bon, du mauvais, de la discipline, de la rigueur, nombreuses sont les choses qu’il retrouve dans ce métier. « Néanmoins, j’ai été confronté au racisme latent de mes pairs avec leurs non-dits. Enfin, je me dis que dans chaque corps de métier, il y a des brebis galeuses. » Son statut de gendarme ne l’empêche pas de donner des cours de hip hop, ce qui est plutôt mal vu par l’institution. Pourquoi ? « En tant que « soldat de la loi », on se doit d’être irréprochable et d’avoir une image qui colle à celle de la boutique ! » Cette expérience de trois ans lui fait découvrir la déchéance humaine, la violence, le « côté obscure de la force ». Mais en même temps, il est satisfait lorsque les affaires de moeurs et de différends familiaux se règlent. Cependant, Ifrah ne se voit pas rester dans cette voie toute sa vie et la danse continue à lui faire de l’oeil. « Son appel était de plus en plus fort. Donc, j’ai quitté la gendarmerie pour mon premier amour, au grand mécontentement de ma mère. Je suis seul maître de mes choix même si les proches n’acquiescent pas. » En effet, il sacrifie la sécurité de l’emploi pour une vie de saltimbanque. « Malgré cela, je ne regrette rien. »

En mode hip hop.

     La gendarmerie abandonnée, Hafid se concentre sur la danse. De spectacles de rue en stages, de compagnies en battles, c’est vite l’engrenage et il devient professeur de danse. « Après mon expérience dans l’armée, je donnais pas mal de cours dans le Vaucluse et sa région périphérique. Je commençais à voyager et à faire des compétitions ici et là. » Mais la routine s’installe et ayant justement réussi à se décoller des ronds-points, Ifrah ne veut plus tourner en rond. Développer ses compétences, explorer d’autres formes de danses le mènent à faire des recherches. « C’est de cette manière que je suis tombé sur une école à Toulouse. J’ai passé l’audition que j’ai réussie. » Il doit donc déménager dans la ville rose et tout recommencer. « Pendant un an, j’ai suivi la formation et en parallèle, je créais mon réseau. Aujourd’hui je me considère Toulousain, en attendant une autre aventure. » En parlant d’aventures justement, sa passion pour la danse l’a déjà mené en Palestine. « J’ai travaillé pendant quelques temps dans les camps de réfugiés à Bethléem, Ramallah, Tulkarem. Je suis parti là bas en gamin et je suis revenu en homme. » Ce sont des expériences comme celles-ci qui l’incitent à continuer même s’il sait bien que le milieu qu’il a choisi le pousse à se remettre constamment en question. « Il ne faut pas avoir peur de se mesurer à d’autres danseurs dans des compétitions. Il ne faut pas non plus craindre d’échanger, de se tromper…de réussir. C’est ce qui m’apporte un certain équilibre. » Ifrah tente d’innover en développant des styles méconnus en France comme le Waackin ou le Los Angeles style. « J’ai un plan de carrière et je ne suis pas encore arrivé à ce que je voulais. Donc je continue les cours, les stages, les spectacles en attendant THE opportunité. » Comme il dit, c’est plutôt « wait and see » tout en faisant attention à lui puisqu’il suffirait d’une blessure pour que sa carrière s’en voie finie. D’ailleurs, Hafid pense souvent à une reconversion même si ce n’est pas pour tout de suite et devenir DJ pourrait bien faire l’affaire. « Je compose des musiques et j’écris des slams ou des poèmes. Plus jeune, je rappais et j’ai toujours aimé écrire. En fin de compte je reste dans la périphérie de la musique. » Prévoyant sur son avenir, il est aussi du genre très Carpe Diem. « J’ai toujours eu Dieu à mes côtés el hamdoulilah. » C’est ce qui l’aide en 2000 lors du décès de son père. « Que son âme repose en paix, j’avais une admiration hors du commun pour lui et son parcours atypique suscite le respect. Le temps soulage la douleur, mais cet événement a marqué ma vie. » Et il a continué son propre chemin en croyant en ses rêves. « Croire en ses rêves est important. Aller au bout de ses convictions et rester le plus cohérent possible dans ses actes sont deux choses indispensables. ». Aller vers l’autre et discuter sont à ses yeux des signes d’ouverture. « C’est nécessaire de s’ouvrir à l’autre lorsque l’on voit que le repli communautaire devient de plus en plus dangereux. Juguler cela est primordial en étant dans une dynamique de fraternité. » Peut être idéaliste, Ifrah ?

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