« Les voyageurs vers le ciel », par Amir Hassan

Batiment

Hier, je suis monté sur le toit de notre tour de treize étages. Je voulais voir la ville de Gaza, cette ville qui m’a volé mon enfance et ma jeunesse. Je voulais voir comment elle continue à vivre sous les bombardements quotidiens. Je voulais savoir si son ciel avait changé de couleur, si les avions militaires étaient devenus les étoiles du jour. Je voulais juste monter là-haut, être proche du ciel, m’échapper de la douleur de cette terre cruelle. Je voulais voir la mer au loin, voir les voitures devenir petites, voir les gens se transformer en points. Aussi voir les maisons de mes amis, les locaux de mon université, mon ancienne école et l’appartement de ma grand-mère. Je voulais voir la vie autrement, je souhaitais baisser le bruit des générateurs qui produisent l’électricité.

J’ai essayé de toucher les nuages, d’effacer ces traces de peur, repeindre ce ciel ancien, faire tomber toutes les machines de guerre, ces avions d’observation, qui brisent le calme, brisent l’espoir de la tranquillité. Je voulais crier sur les gens en bas et leur dire que ça ne sert à rien de courir tout le temps, de travailler jour et nuit, car ils sont tous vus et observés et traités comme des points.

Parfois le fait de s’habituer à quelque chose devient terrible. Je regardais le ciel, et au fond de moi, j’avais envie de voir ces avions bombarder les gens en bas. Je voulais voir cette image de là-haut, je voulais savoir comment on peut tuer un point, et si ce point tombe, deviendra-t-il un corps humain ? Et si ce corps est déchiré en pièces, comme d’habitude, d’où sortira l’âme des victimes ? Si l’âme monte, je la toucherai avant qu’elle se cache derrière les nuages.
Je me suis dit que la vie est très longue à Gaza, chaque jour je souhaite la mort, je veux monter plus loin d’ici. Je veux voir l’autre face du ciel, je sens que ces nuages cachent quelque chose derrière, je n’ai pas peur de l’inconnu, peut-être bien qu’il est mieux que cette odeur de sang.

Ces âmes qui veulent monter pour chercher un nouveau refus, où la mort n’en fait pas partie, qui nagent à côté des vivants avant d’avoir l’autorisation pour monter plus loin que ces avions. Ces âmes sont les refrains d’une vieille chanson d’amour, d’une chanson qui ne trouve plus sa place sur cette terre. Ces âmes qui n’ont pas de bagage, elles n’ont que l’espoir que la mort ne soit pas la fin, que l’amour puisse vaincre la mort, que cette couleur rose se retrouve plus puissante que la couleur de la guerre.

Je ne sais pas si ce que je souhaite pour les autres prouve que j’ai une mentalité malade, mais pour moi, voir la mort de quelqu’un de là-haut, pourra m’expliquer comment ça marche, et quel est le chemin. Ce n’est pas un crime de souhaiter la mort de quelqu’un ici, car chacun attend son tour, et tout le monde a le même destin. Tout le monde fera le même chemin, ce qui compte, c’est le dernier regard, et la dernière pensée, et cela n’est jamais garanti. Mais, en général, la majorité des victimes regarde le ciel avant de partir, peut-être parce qu’elles savent où il faut aller, ou bien, peut-être parce qu’elles ont entendu le son de bombardements, mais elles pensaient que cela toucherait une autre personne.

La vue d’ici m’a changé les idées. En fait, il n’y a aucune possibilité de m’échapper de ces bombardements arbitraires, donc je n’ai plus envie de descendre continuer ma vie normale. Pourquoi crever de fatigue ? Pourquoi travailler jour et nuit ? Je connais la fin, donc je reste là, j’observe les passagers, et les voyageurs vers le ciel. Je les salue, je leur donne de l’eau, car on ne sait jamais combien du temps il leur faut pour dépasser ces avions qui chassent les âmes et qui leur interdisent d’accéder à l’autre vie. On s’est trompé lorsqu’on avait dit que Gaza était une prison à ciel ouvert, car même les âmes des victimes sont bloquées juste là-haut. Je les vois bien, j’écoute leurs voix pleines d’inquiétude, leur nostalgie pour leurs proches.

Si les âmes n’étaient pas transparentes, elles auraient pu bloquer le rayon du soleil de Gaza.
Quant à moi, j’attends mon destin et j’espère que mon dernier regard ne soit pas vers le ciel. Qu’il soit en bas vers les gens car j’aurai le temps de regarder le ciel avant d’accéder à l’autre vie. Avant de retrouver ma famille et mes amis, et attendre les autres arriver pour me raconter leurs dernières pensées et s’ils regrettent.
Un jour, je suis monté voir la ville de Gaza de là-haut, voir la vie autrement, et quand j’ai regardé j’ai vu la mort.

Amir Hassan.
2012. Gaza.

« Je n’écris pas pour vous impressionner, j’écris car j’ai faim et j’ai besoin de liberté.. »

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Une réflexion sur “« Les voyageurs vers le ciel », par Amir Hassan

  1. Très beau texte écrit par Amir Hassan, honneur du langage et de la poésie
    « Nous sentons bien que ce n’est pas de révolution qu’il s’agit de la part de Gaza, mais de destruction pure ,de recherche d’un coupable objet de haine et de répression de la part d’Israël »
    Toute mon amitié

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