« Ma fille, cette terre m’a vu grandir »

 

 

 

 

 

Sans titre

 

Il a fait sa vie en France. Dans le sud-est. Habitant et travaillant dans une rue portant le nom de « Travail » justement. Avec une famille là-bas. Là-bas c’est ailleurs. Et ailleurs c’est le Maroc. En 1970, il s’essaie à la France comme tous ces autres gens. La France lui va bien malgré la distance avec la terre où il a grandi. Mais s’il est ici c’est pour mieux gagner sa vie. Alors il fera des efforts. Il prie fort. Il croit en Dieu. Et est persuadé qu’il est avec les patients et les courageux.

Quelques années plus tard, il ramène épouse et progéniture : une fille et un garçon. Dans sa bouche sans cesse ce refrain : « ce n’est que l’affaire de quelques années. Par la suite je repartirai au pays ». Et la suite a été longue et est encore interminable… Parce que trois autres enfants sont nés. Alors les bagages ont été posés durablement dans ce sud-est de la France. Avec les membres de la famille se trouvant toujours au-delà de cette Mer Méditerranée. Afin de les contacter, il y a des courriers. Il y a des télégrammes. Il n’y a pas encore le téléphone car son chez lui n’est ni Casablanca, ni Rabat. Mais un petit bled perdu de l’Atlas. Ribat el Kheir ou plutôt Ahermoumou si on décide d’effacer certains chapitres de l’histoire.

Les années ont passé. Les rides se sont installées. Le dos s’est courbé, fatigué à la tâche. Les enfants ont grandi. L’épouse a aussi eu sa part de difficultés. Mais si belle est la victoire lorsque sans savoir déchiffrer les lettres, il est possible de s’en sortir. Et lui, a mis un point final à tant d’années de travail et de sacrifices. A présent la progéniture a pris du grade et peut voler de ses propres ailes. Alors il tourne la tête vers l’Afrique et au delà du Détroit de Gibraltar, il voit son premier chez lui qui l’a vu grandir et partir… Ses racines sont comme celles d’un olivier qui serait debout depuis une centaine d’années. Et ces oliviers habitent ses souvenirs. Il connait leur odeur et sait leur parler.

En mai 2013, il est là au milieu d’un terrain embelli par des oliviers déjà en âge et d’autres tout juste plantés. Il y a du blé et des fleurs. Et le ciel. La montagne fait la belle au loin avec son habit encore si vert. Comme il a l’habitude de dire, les Hommes finissent toujours pas se rencontrer mais il n’y a que les montagnes qui ne se rencontrent jamais. Le printemps rend si beau avant que l’été ne vienne prendre ses aises. Une route goudronnée passe à quelques mètres. Il n’y a pas de trafic par ici. Des véhicules. Seulement une dizaine par matinée et l’équivalent l’après-midi. Et encore… Il est avec sa fille. La dernière. La benjamine. En laissant le regard s’échapper à gauche, on peut voir la ville, Ahermoumou et à droite l’immensité. Dans cette immensité, des maisons ici et là. Isolées. Belles. Encore près d’une heure de route ou un peu moins pour rejoindre le Douar de Matine Ouled Ben Ali. Là où les heures de marche sont monnaie courante contrairement à l’eau qui doit être puisée dans des sources, à dos d’âne très tôt le matin. De vallée en vallée, ce sont les voix qui s’amusent avec l’écho.

Sur cette parcelle où habitent les oliviers, il discute avec sa fille. Elle a abandonné son Blackberry, son MP3, son ordinateur. Elle est venue ici après trois ans. Ces oliviers sont un patrimoine, celui de la famille. Lorsque l’on respecte l’Homme, on respecte les oliviers. Il s’est mis à lui raconter son enfance lorsqu’il devait marcher longtemps pour aller à l’école, ses pieds qui ne possédaient pas d’aussi beaux souliers qu’aujourd’hui. Il lui décrit la vie avec ses frères et soeurs. Comment faire avec si peu de moyens. Comment sa mère revenait des fêtes où elle était invitée avec un morceau de pain et de la viande à partager avec sa progéniture. Et son propre père qui travaillait la terre. Il se remémore son adolescence. Les parties de football avec un chiffon rendu rond en guise de ballon. Les hivers rudes. Les printemps si mélodieux. Il lui raconte les voyages jusqu’à la ville depuis Matine Ouled Ben Ali, sa campagne. A dos d’âne pour vendre des marchandises issues des cultures. Et ce jour de pluie lorsqu’il était avec son père et qu’il devait s’abriter sous des oliviers avec le bétail.

Sa fille écoute silencieusement. D’habitude le temps manque pour se raconter. Se découvrir. Il s’agit d’intimité, de difficultés, d’instants émouvants. Et là, les secondes ont presque appuyé sur le bouton « Pause ». Son père a une histoire digne d’un livre, digne d’un film. Il est parti d’ici pour là-bas. Deux lieux qu’on ne peut pas comparer car ils n’ont rien en commun. C’est aussi son histoire et elle garde en tête la phrase de son père. « Ma fille, cette terre m’a vu grandir ». Ses propres enfants connaîtront eux aussi un jour cette histoire… Même issus d’une autre génération d’enfants d’immigrés !

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2 réflexions sur “« Ma fille, cette terre m’a vu grandir »

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