04/03/2013 – Maroc : le « Mouvement du 20 février » est-il mort ?

Le 20 février 2011, le Maroc prenait part à ce tourbillon dans les pays arabes. Les Marocains appelaient à plus de libertés, de démocratie, d’égalité, à la fin de la corruption… Au Maroc, cette mobilisation a porté un nom « le Mouvement du 20 février », qu’elle arbore encore aujourd’hui. Depuis 2011, du temps a passé et des élections législatives anticipées ont eu lieu. La constitution a été revue pour plus de séparation entre le gouvernement et le roi. Parce que les revendications consistaient en un changement de fonctionnement gouvernemental et non de régime. Cependant qu’est devenu ce mouvement ? Le M20 est-il mort ?

Dans les rues marocaines, le besoin de changement règne toujours. Ce ne sont pas que des anniversaires qui sont fêtés. En effet, dans les rangs bien diminués, les revendications sont encore présentes. Les réformes engagées par Abdelilah Benkirane et son gouvernement ne suffisent pas. Même affaibli, le M20 continue d’élever la voix. Des personnes se réunissent lors des manifestations organisées par le groupe. L’AMDH, l’Association Marocaine des Droits Humains, dénonce l’emprisonnement de militants. Un emprisonnement en toute discrétion.

Mohamed Jaite parle du mouvement…
Questionné sur le sujet par le blog, Mohamed Jaite, militant du mouvement du 20 février et membre de l’AMDH à Paris, a accepté de répondre à quelques questions.

  • Quel est l’état du mouvement aujourd’hui ?

Le mouvement du 20 février continue à protester régulièrement par des manifestations mensuelles, des sit-in hebdomadaires dans des dizaines de villes marocaines, des actions artistiques et autres formes de contestation. Tout cela dans l’objectif de réaliser les revendications pour lesquelles les militants et militantes du mouvement sont sortis le premier jour et qui n’ont pas changé. Aujourd’hui, les conditions de vie sont aussi, voire pires. 

C’est vrai que le mouvement a connu un reflux, pas parce que ses revendications sont satisfaites mais plutôt parce qu’il a été la cible d’une répression systématique et des manœuvres politiciennes de la part du régime marocain (la politique du bâton et de la carotte). Des dizaines de militant(e)s du mouvement sont en prison suite à des procès caricaturaux et montés de toutes pièces (selon les organisations des droits humains les plus sérieuses, marocaines et internationales). A titre d’exemple, le rappeur militant du mouvement, Mouad Lhaqed, le jeune poète Younes Belkhdim et d’autres militant(e)s, partout au Maroc, sont toujours en détention arbitraire. Leur seul crime : le droit d’expression. Sans parler d’une dizaine de martyrs (Karim Chaib, Kamal Hussaini, Kamal Ammari et bien d’autres malheureusement).

Par ailleurs, la « raison d’être » du mouvement est la situation politique, sociale et économique. Celle-ci ne cesse de se dégrader. La preuve, en dehors des chiffres officiels et non officiels, ce sont les mouvements sociaux qui se multiplient sur tout le Maroc (Marrakech, Taza, Ouarzazate, Chlihat, Beni Mellal, Mhamid Ghizlane, Rif, Imider…).

  • Que font les acteurs principaux de ce mouvement pour le maintenir ?

Le mouvement fonctionne en assemblée générale ouverte. Ses acteurs sont un ensemble hétérogène de militant(e)s (associatif(ve)s, partisans et non partisans). Ils et elles luttent pour un Maroc meilleur avec plus de liberté, de dignité, d’égalité et de justice sociale. On ne peut pas se permettre d’arrêter à mi-chemin. Les militant(e)s ont conscience qu’une rupture radicale avec la situation actuelle ne peut être que le résultat d’une lutte tenace. Pour cela, ils sont déterminés à préserver la flamme du 20 février, défendre ses acquis et les développer.

  • Quelles sont les réponses que l’Etat a données à ce mouvement ?

Les réponses de l’Etat sont composées du couplet « bâton et carotte » : une répression systématique qui cible les militant(e)s les plus actif(ve)s et use des manœuvres politiques pour isoler le mouvement. Nous avons évoqué, de manière brève, la liste des martyrs et prisonniers politiques qui s’allonge au fur et à mesure de la persistance du mouvement.

Concernant les manœuvres politiciennes, elles ont commencé très tôt. Dès les premiers communiqués et déclarations du mouvement, une campagne de dénigrement, d’insultes, de menaces et de propagande médiatique a été dirigée par l’État.

En plus de cela, le 15 février 2011, le gouvernement marocain a annoncé l’augmentation du budget alloué par la loi des finances 2011 à la Caisse de Compensation, de 15 milliards de dirhams. Il s’est engagé également à maintenir les prix des produits subventionnés (produits essentiels à la vie quotidienne) et il avait fait des achats massifs en blé (255.000 tonnes) depuis le début de l’année 2011.

Dès le 21 février, le roi a installé un « Conseil Economique et Social ». Un dirigeant, du parti islamiste réformiste Justice et Développement (« opposition » parlementaire), qui devait normalement être présenté lundi 21 février au juge, a été nommé, ce jour-même, par le roi, membre de ce conseil. Cela avait, à l’époque déjà, l’odeur d’un arrangement politique contre le mouvement du 20 février. La désignation de l’islamiste Benkirane à la tête du gouvernement, de gestion, l’a confirmé.

Par la suite, les principales directions syndicales ont été neutralisées par des accords et promesses malgré une lutte acharnée des militant(e)s démocrates au sein de ces centrales. Une partie des diplômés chômeurs également a été récupérée par l’accord/promesse du 20 juillet.

Quant au projet de constitution du 1er juillet 2011, lancé le 9 mars 2011, il a été une occasion pour les « directions politiques » du régime de dire « vous avez réclamé une nouvelle constitution, la-voilà ». Sans même s’attarder sur la forme et le fond de la constitution définis à l’avance par l’autocrate marocain dans son discours du 9 mars 2011. Bref, un marché national d’opportunisme pour isoler le mouvement avait été lancé en même temps que lui. Cependant, faut-il rappeler que la plupart, ou tous, de ces accords et promesses n’ont pas été respectés par l’Etat marocain, comme il en a bien la mauvaise habitude ?!

  • Qu’est ce qui aujourd’hui fait que le Maroc n’a pas connu le changement tunisien, égyptien… ?

Chacun de ces pays a sa propre expérience militante. Ses propres acteurs et actrices. Sa propre situation géopolitique et donc des enjeux régionaux différents. Il ne faut donc pas attendre un résultat similaire pour des expériences différentes. Cela n’est aucunement un relativisme ou une « justification » du despotisme. C’est pour dire que chacun des peuples trace sa trajectoire authentiquement.

Pour le Maroc, le processus de changement est en cours. L’une des dernières roues de secours du régime était d’installer le gouvernement de gestion présidé par le PJD. Une fois l’illusion dissipée, l’histoire s’accélérera à nouveau et le processus de rupture radicale prendra d’autres ampleurs.

  • Il y avait eu un mort à Sefrou suite aux manifestations. Avez-vous plus de précisions à ce sujet ?

Le martyr de Sefrou s’appelle Karim Chaib. Il est décédé le 20 février 2011, date de la première mobilisation du mouvement. Les circonstances de son décès restent mystérieuses vu qu’aucune enquête n’a été ouverte et qu’aucun des auteurs de ce crime n’a été sanctionné. C’est le cas de tous les martyrs dans notre Etat de non-droit. D’autres martyrs sont tombés, comme évoqué précédemment, mais nous avons toujours la même non réponse.

Tout nous pousse donc à dire que NON, le mouvement M20 n’est pas mort. Loin de là !

2 réflexions sur “04/03/2013 – Maroc : le « Mouvement du 20 février » est-il mort ?

  1. Ping: 04/03/2013 – Maroc : le « Mouvement du 20 février » est-il mort ? | norhanekayane

  2. Je suis bien triste … moi qui pensait que les choses avaient certainement évoluées … J’ai l’impression de lire une chronique datant d’il y a … longtemps … quand déjà on emprisonnait ceux qui prenaient la liberté de s’exprimer …

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