Dans les camps de Shatila et de Baddawi au Liban avec Yann Renoult

Sur son compte Flickr, on peut suivre sa trace et surtout ses photographies. Lui c’est Yann Renoult. Photographe français, il s’est déjà rendu dans la Bande de Gaza à plusieurs reprises et depuis plusieurs semaines ce sont les camps de Shatila et Baddawi au Liban qu’il immortalise et dont il raconte le quotidien…

Arrivé dans le camp de Shatila…
« Le basculement entre une vie parisienne confortable et le camp, dans lequel je suis directement arrivé sans passer par Beyrouth, a été assez brutal », dit Yann Renoult. Mixant quelques mots d’arabe et d’autres assez simples en anglais, Yann parvient à se faire comprendre malgré un démarrage difficile étant donné que peu de personnes parlent l’arabe là où il se trouve. « Après deux jours, les choses se sont débloquées. En ce qui concerne les projets d’atelier sténopé avec les enfants, malheureusement cela n’a pas pu se faire : le centre où je devais les effectuer était en rénovation et la structure annexe où on m’a mis à la place était assez peu pratique (deux petites pièces seulement). Il y avait déjà des cours de soutien en anglais avec un professeur qui n’avait pas envie d’essayer quelque chose de nouveau. » Alors, Yann a passé quelques jours avec les enfants, faisant un travail d’écriture en anglais sur la Nakba sans oublier de filmer et de photographier.

Quel avenir à Shatila ?
Le temps passe et Yann visite le camp. Il observe les conditions matérielles difficiles dans lesquelles vivent les habitants. « Il y aurait environ 30 000 personnes vivant sur une surface de 90 000 mètres carrés, ce qui fait environ trois mètres carrés par habitant, autant dire une misère. Depuis le massacre de Shatila qui a dépeuplé le camp, d’autres populations sont venues se mélanger avec les Palestiniens : des Libanais pauvres, des immigrés d’autres pays arabes. Récemment, il y a eu des arrivées massives de Palestiniens de Syrie, notamment originaires du camp de Yarmouk. Ce sont eux qui vivent dans les conditions les plus précaires. »

Dans le camp de Shatila, les emplois fixes sont rares et le taux de chômage atteint des sommets. « Au Liban, environ quatre-vingt métiers sont interdits aux Palestiniens : médecin, avocat, policier… Ils doivent se contenter des travaux les plus pénibles, souvent dans le bâtiment ou la sécurité. Les études sont coûteuses et parmi les jeunes qui ont la chance d’en faire, je n’en ai vu aucun être optimiste quant à son avenir. La vie au camp leur est devenue insupportable. Du coup, les magasins qui vendent de l’alcool ne désemplissent pas le soir, nombreux sont ceux qui tentent d’y noyer leurs soucis. » Nombreux sont aussi ceux à se dire qu’ils n’occuperont que des postes pénibles et ils souhaitent partir ailleurs. « Malgré leur volonté de quitter le camp, ils restent fermes sur leur attachement à un droit au retour en Palestine d’où ils ont été chassés en 1948 ou plus tard. »

Shatila : un château de cartes
La vie dans le camp est synonyme de coupures d’électricité courantes qui obligent à s’éclairer à la bougie, à avoir recours aux batteries de secours ou tout simplement à rester dans l’obscurité, faute de solution.

« Le réseau électrique envahit le ciel des ruelles étroites. Les câbles se mélangent aux tuyaux de distribution d’eau qui strient le ciel, limitant encore plus le passage de la lumière qui a déjà du mal à se faufiler dans les ruelles étroites. La rue la plus large du camp permet à peine le passage d’une camionnette. Sinon, ce sont des ruelles très sombres qui se faufilent entre des bâtiments de quatre à dix étages. Les logements s’empilent les uns sur les autres à un tel point que la lumière n’entre plus par les fenêtres. Les constructions sont précaires, sans respect des normes de sécurité. » 

Un ingénieur explique à Yann que les piliers des structures sont deux fois trop petits pour supporter sans danger la charge des étages. Les bâtiments peuvent s’écrouler à n’importe quel moment. « Le camp pourrait alors s’effondrer comme un château de cartes. »

Une eau plus salée que l’eau de mer
Dans le camp, les réfugiés syriens qui ont fui leur pays logent dans des taudis allant de une à trois pièces. Les pièces sont partagées entre plusieurs familles la plupart du temps.

Abou Nidal, sur la photo ci-dessus vient du camp de Yarmouk en Syrie, où il avait sa propre maison. Aujourd’hui, cela est du passé. La maison a été détruite et il vit à Shatila avec sa famille et d’autres proches dans trois pièces. « Il regrette le Yarmouk d’avant la guerre. Ici, la nuit, il faut mettre des matelas partout où c’est possible pour que chacun puisse dormir. Quant à l’avenir, il ne voit aucune issue pour lui… » Yann a rencontré de nombreuses personnes lui indiquant avoir le sentiment de vivre pire que des animaux. « Les loyers ne sont pas bon marché : une pièce simple avec une minuscule cuisine avec un wc et une douche se loue 200$ par mois. L’UNRWA, l’organisme de l’ONU qui s’occupe des camps de réfugiés, ne donne aux habitants qu’une aide de…10$ par mois. C’est aussi cet organisme qui prend en charge les écoles, fournit des services de santé basique gratuitement, mais les soins plus lourds ne sont pas toujours pris en charge ». L’UNRWA a également construit un grand bâtiment qui devait distribuer de l’eau pure aux habitants, avant de se rendre compte qu’il ne pourrait pas fonctionner.

L’eau qu’il devait pomper étant trop polluée pour être utilisée. L’eau courante qui est « plus salée que de l’eau de mer » est impropre à la consommation.

Les enfants à Shatila
Au milieu des adultes se trouvent évidemment des enfants. Leur enfance difficile les propulse bien vite dans le monde des grands. Afin de se divertir, il n’y qu’un seul espace de jeu dans le camp de Shatila. Emprisonné par des bâtiments, le terrain est sale et petit.

« L’après-midi, après l’école, il se remplit et résonne des cris des gamins. Les jeux sont simples : foot, billes, course poursuite et bagarres. Peu d’associations travaillent avec eux. »

Dans le camp de Baddawi
On quitte Beyrouth pour Tripoli dans le nord du Liban. Dans le camp de Badawi, à 7h du matin, les enfants prennent le chemin de l’école, cartable sur le dos.

« Les établissements reçoivent les élèves en deux « shifts » : certains vont à l’école le matin, d’autres l’après-midi. » Yann a aussi croisé la joie avec le cortège d’un mariage.

« Le futur marié accompagné par sa famille marchait au son des tambours jusque chez lui, où il devait se vêtir de ses plus beaux atours pour aller chercher sa promise. » Puis le photographe a rencontré le père Ibrahim Surouj de l’église orthodoxe.

L’homme de foi a sa librairie depuis plusieurs dizaines d’années dans la vieille ville de Tripoli. En janvier 2014, on y a mis le feu. Plus de la moitié des 80 000 livres est partie en fumée. Lorsque Yann l’interroge sur sa présence ici dans le futur, il lui répond tout simplement qu’il sera là « jusqu’à la mort. Hasta la victoria siempre ».

A travers les récits dans ces deux camps, dont celui sur le camp de Baddawi sera d’ailleurs complété  par Yann Renoult, on peut s’interroger car les conditions difficiles et l’avenir incertain des jeunes peuvent laisser penser qu’il ne suffirait que d’une seule étincelle pour que tout s’embrase et que la population montre son épuisement…

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