« Un parfum de djihad » : ces Françaises qui ont décidé de partir

Qui sont ces femmes françaises qui ont rejoint l’Etat Islamique ou tenté de le faire ? Pourquoi cette décision ? Edith Bouvier et Céline Martelet ont enquêté durant quelques années entrant directement en contact avec ces femmes. Le résultat de ce travail a donné le livre « Un parfum de djihad ». Céline Martelet répond aux questions du blog sur le sujet.

Un parfum de djihad : ces femmes en lien avec l'Etat Islamique

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à l’Encre de ma Plume : Pourquoi avoir fait le choix de vous intéresser aux femmes du djihad ?
Céline Martelet : En fait, ce sujet est venu à moi ! En 2014, j’ai fait une enquête pour laquelle en créant une fausse identité sur les réseaux sociaux, je me suis faite recruter pour rejoindre la Syrie. Après cette enquête, j’ai reçu beaucoup de menaces de Français installés déjà en Syrie, des hommes en majorité. Des femmes déjà parties sont aussi venues me parler pour me dire combien elles regrettaient leur choix de quitter la France. Ensuite, je ne sais pas trop comment et surtout pourquoi de nombreuses Françaises de l’Etat Islamique sont venues discuter vers moi pour me raconter leur vie à Raqqa, ou dans d’autres villes de Syrie. De longues discussions nocturnes souvent ! Et au bout de quelques semaines, je me suis vite rendue compte que ces femmes n’étaient pas les « filles débiles » que les pseudos spécialistes décrivaient dans les médias ou dans leurs diverses publications. Ces femmes font partie de la mouvance djihadiste depuis toujours mais pour la première fois et en masse, elles ont suivi leur mari amenant pour certaines leurs enfants nés en France.

à l’Encre de ma Plume : Comment ce travail a-t-il été mené (particulièrement pour entrer en contact avec les femmes et leurs familles) et sur combien de temps ?
Céline Martelet : Ce livre est le résultat de 3 ans d’enquête. Au départ, j’ai surtout dialogué avec des filles sur place au moment où leurs comptes Facebook, Twitter étaient peu surveillés. Puis, nous avons échangé par Télégram et Whatsapp. Ensuite, avec Edith Bouvier nous avons rencontré leurs familles ici pour retracer leurs parcours en France avant leur départ. Nous avons également assisté aux procès de celles qui sont revenues à partir de 2015.
Il est important de préciser qu’à part une jeune femme, jamais ces Françaises ne nous ont menacées ou ont tenté de nous intimider. Pour celles qui sont dans l’idéologie encore aujourd’hui, bien sûr elles nous ont répété les messages de l’Etat Islamique, la propagande, mais jamais nous n’avons tenté de les convaincre qu’elles avaient tort. Nous sommes restées sur elles, leur histoire, leur avenir …
Les discussions ont parfois été difficiles oui, parce qu’il n’est pas simple de rester de marbre face aux messages d’une jeune Française qui explique que les attentats sont légitimes et qu’elle regrette juste que des enfants soient morts, par exemple à Nice.
Difficile aussi de lire les messages d’une autre jeune fille désespérée de ne jamais voir venir les passeurs qui lui avaient promis de la sortir de Syrie.
Certaines ont disparu pendant des semaines, on les a cru mortes mais elles réapparaissent un jour avec un presque naïf « Hello, ça va ».

à l’Encre de ma Plume : Vous racontez des parcours de mineures très souvent, l’Etat n’est-il pas fautif d’avoir « aidé » ces adolescentes à partir en levant l’autorisation de sortie du territoire entre 2012 et 2015 ? N’était-il pas conscient de la dangerosité de cette décision ?
Céline Martelet : Effectivement, de nombreuses mineures ont réussi à rejoindre l’Etat Islamique ou un groupe proche d’Al Qaïda. La plus jeune avait 14 ans seulement ! Elle s’est envolée en septembre 2014, le jour de la rentrée scolaire. Depuis sa famille n’a plus de nouvelles, elle a disparu au moment de la chute de Raqqa. Le jour de son départ, sa mère a pourtant prévenu les services de renseignements français mais l’adolescente a pu franchir cinq frontières sans être inquiétée et entrer en Syrie quelques jours plus tard.
Lorsqu’il supprime l’autorisation de sortie de territoire, l’Etat français n’a aucune idée des conséquences à venir. Nous sommes en 2012, il y a certes déjà quelques départs mais ce sont surtout des hommes qui rejoignent Al Qaïda. L’Etat Islamique n’existe pas encore à ce moment-là. Les autorités ont mis très longtemps à réaliser que c’était un flot très important de Français qui, à partir de mi-2014, s’envolait vers la Syrie pour combattre Bachar Al Assad. Ensuite évidemment on peut se demander si les autorités n’ont pas laissé partir des majeurs… Convaincus à l’époque qu’ils ne reviendraient pas et que c’était un épi phénomène.

à l’Encre de ma Plume : Aujourd’hui quels sont les chiffres des revenantes incarcérées, en liberté et de celles qui ne sont pas revenues ?
Céline Martelet : Il reste encore près de 290 femmes sur place en Syrie pour la majorité. Elles vivent dans les dernières poches de l’Etat Islamique autour de la ville de Hajin, le long de l’Euphrate. Avec elles, près de 500 enfants, certains sont encore des bébés. La plupart sont veuves et vivent dans des appartements qu’elles partagent. Aujourd’hui 74 femmes sont revenues de la zone irako-syrienne. Les retours sont très rares depuis la chute de Mossoul et de Raqqa parce qu’il est quasi impossible aujourd’hui de sortir de l’Etat Islamique sans être arrêtés par les kurdes et donc détenus dans l’un de leurs camps en Syrie.
Une centaine de Français sont actuellement détenus dans ces camps en majorité des femmes. La plupart demande à rentrer en France pour être jugés mais les autorités françaises assurent que c’est aux Kurdes de les juger. Problème : le Kurdistan syrien n’existe pas, ce n’est pas un état reconnu et son système judiciaire est tout récent.

à l’Encre de ma Plume : Pour les repenties, ont-elles vraiment tourné la page ?
Céline Martelet : Personnellement, je trouve que le terme  » repenti » ne peut pas s’appliquer à ces Français qui reviennent des terres de djihad. Repenti s’applique pour les anciens voyous, les anciens mafieux… qui sont définis comme repentis lorsqu’ils sortent de leur organisation pour dénoncer leurs anciens amis. Cette dimension de « dénonciation » n’existe pas pour les Français qui ont rejoint l’Etat Islamique ou une autre organisation terroriste. Leur engagement est religieux et surtout politique. Ils ont épousé une idéologie pas rejoint une mafia. Pour revenir à la question, pour celles qui reviennent en France, il ne faut pas être naïf, beaucoup sont rentrées parce qu’elles ont mal vécu la vie sur place, les bombardements, les privations de nourriture, la violence de la vie dans un pays en guerre… Elles sont aussi revenues pour leurs enfants après le décès de leur mari pour celles qui ont fait ce qu’on a appelé  » le djihad des familles ». C’est en détention ou de retour dans leur famille qu’elles commencent à prendre conscience de tout ce qu’elles ont détruit autour d’elle. Le déclic, comme je l’appelle le réveil a lieu une fois en France pour beaucoup.
En détention, ces femmes de retour de Syrie sont suivies désormais, des intervenants extérieurs sont là pour discuter avec elles, des aumôniers notamment. Pendant longtemps les autorités françaises ont refusé de s’appuyer sur des religieux pour « désengager » ces Français du djihad mais finalement ces mêmes autorités ont compris que ces femmes, ces hommes sont partis avec une foi profonde, une foi utilisée par l’Etat Islamique. On ne peut leur demander de devenir laïcs dès qu’ils posent un pied en France. Ces aumôniers sont là pour discuter avec ces détenus pour les inciter à réfléchir, à douter de cette idéologie à laquelle ils ont cru. Et cela fonctionne. Une fois le doute installé, ces Femmes se réveillent en quelque sorte. Mais cela ne fonctionne pas sur toutes, certaines comme les hommes restent des convaincues.
Pour toutes le retour en France est très difficile. Pour tout le monde il est très compliqué d’admettre qu’on s’est trompé et qu’en l’occurrence pour ces femmes, qu’elles ont fait la pire des erreurs. C’est difficile aussi parce qu’elles sont séparées de leurs enfants avec qui elles ont vécu 24H/24H sur place. Des enfants placés pendant quelque temps à l’Aide Sociale à l’Enfance. Celles qui ont une famille qui les attend s’en sortent le mieux. Celles qui n’avaient pas de familles au moment de leur départ se retrouvent encore plus isolées à leur retour et ce sont elles qui peuvent donc re-basculer rapidement si elles retrouvent auprès de  » sœurs » un soutien qu’elles n’ont pas ailleurs.

à l’Encre de ma Plume : Est-ce que les autorités musulmanes en France jouent un rôle dans leur réhabilitation ?
Céline Martelet : « Les autorités musulmanes » en France : difficile tout d’abord de dire de qui on parle, pour parler largement des mosquées. Il ne faut pas là aussi être naïf, ces f-Français de retour de Syrie ou d’Irak ou radicalisés font peur ! Très peur même aux mosquées qui ne veulent pas avoir des problèmes. Et on peut les comprendre ! L’état d’urgence décrété après le 13 novembre a laissé des traces. Des centaines de personnes ont été interpellées ou même assignées à résidence juste sur une suspicion. Il faut aussi rappeler que beaucoup de ces Français radicalisés ne sont pas ou presque pas passés par des mosquées. Le recrutement pour le djihad ne s’est pas fait dans les mosquées mais autour des mosquées. Dans les snacks par exemple avant 2015 puis sur internet ou dans des réunions d’appartements.

à l’Encre de ma Plume : Les programmes de déradicalisation sont-ils vraiment efficaces ? 
Céline Martelet : Aujourd’hui, les autorités françaises ne parlent plus de déradicalisation, les ministres parlent de désengagement et heureusement. Ce mot déradicalisation n’a pas de sens ! On peut pratiquer de façon radicale sa religion, être orthodoxe finalement. Cela existe chez les musulmans mais aussi chez les juifs, les chrétiens. Il faut que ces français partisans de l’Etat Islamique se désengagent de la violence, et respectent les lois du pays. Pendant longtemps, les autorités ont fait une confiance aveugle à Dounia Bouzar… Une erreur. Même si Dounia Bouzar était pleine de bonne volonté, elle avait une mauvaise approche de la question en expliquant que ces jeunes Français étaient tous dans une secte, et donc des victimes. Ces Françaises parties ne sont pas des victimes, elles le disent elles-mêmes ! Personne n’est partie de force, elles sont toutes parties de leur propre gré et souvent elles ont quitté leurs maris pour rejoindre Raqqa ou Mossoul. Des départs qu’elles ont préparé, qu’elles ont caché à leurs familles, qu’elles ont financé en prenant par exemple des crédits à la consommation. Certaines ont même fait en sorte qu’un proche ait leur carte bancaire pour pouvoir retirer les allocations familiales qui ont continué à être versées pendant longtemps.

à l’Encre de ma Plume : Quelles sont les nouvelles les plus préoccupantes que vous ayez de ces femmes qui sont toujours en Syrie ou en Irak ?
Céline Martelet : D’abord elles sont encore nombreuses dans les dernières zones encore aux mains de l’Etat Islamique en Syrie. Plusieurs centaines avec leurs enfants souvent nés sur place. Elles vivent entre elles, très souvent veuves. Elles deviennent pour certaines de plus en plus dures, de plus en plus convaincues qu’elles sont au bon endroit. Elles ont pour certaines échappé à la mort lors de la chute de Raqqa. Echappées à cette bataille qui a été très violente et dans laquelle les bombardements ont souvent été aveugles tuant des djihadistes mais aussi des civils. Elles sont donc de plus en plus violentes … et décidées à rester jusqu’au bout.
Elles ont de nouveau accès à internet et donc communiquent beaucoup avec la France, avec leurs familles et donc potentiellement avec des partisans de l’organisation terroriste.


Merci à Céline Martelet pour ses réponses. Le livre est toujours disponible en librairie. N’hésitez pas à l’acquérir.

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